Rablè International/Erri De Luca: les visions surviennes dans un etat de veille
Riproponiamo qui l’intervista, a cura di Yann Nicol, concessa dallo scrittore napoletano al mensile francese Magazine litteraire–
À l’occasion de la parution d’un recueil de poèmes et d’un récit inspiré du Décalogue, Erri De Luca évoque les motifs récurrents de son œuvre – l’exil, la transmission, le rapport au texte sacré, le judaïsme – en détaillant sa vision de la poésie et de la littérature. Rencontre avec l’un des écrivains italiens les plus importants de son époque…
Dans Aller simple, l’un des poèmes, intitulé « Classement du feu », place symboliquement la poésie au-dessus des autres genres littéraires – roman, théâtre, et même philosophie. La poésie tient-elle cette place prédominante dans votre vision de la littérature ?
Ceci n’est pas mon propre « classement du feu », mais celui d’un poète de Sarajevo, Izet Sarajlic (1), qui avait fait le beau et bon choix de rester sur place pendant le siège de la ville. Il faut dire qu’avec ses poèmes d’amour, il avait fiancé des générations de Sarajeviens ! Il avait été responsable du bonheur, il devait aussi être responsable du malheur… Il m’a raconté comment il avait détruit sa bibliothèque pour chauffer sa maison. La première année, il a brulé les philosophes, la deuxième année les romanciers, la troisième le théâtre. La quatrième année était celle de la poésie, mais celle-ci a été épargnée grâce à la fin de la guerre. Je pense comme lui que la poésie est indispensable, capable d’amener une «chaleur» supplémentaire, qui vient selon moi de la friction entre la paupière et le vers…
La première partie, «Aller simple», qui donne son titre au recueil, évoque la migration des Africains qui sont contraints de quitter leur pays. L’exil est un motif qui traverse l’ensemble de votre œuvre…
En tant qu’Italien, d’autant plus en tant que Napolitain, je viens d’un siècle marqué par d’immenses migrations d’êtres humains qui se sont déplacés sur la surface du monde et qui ont ainsi déplacé le poids du monde d’un continent à l’autre. Les Italiens ont constitué une bonne partie de cette vague immense : de mon port, le port de Naples, sont partis des millions d’individus au cours du XXe siècle, dont je fais partie… Aujourd’hui, on assiste à la deuxième vague. Nous sommes dans le «siècle 2» de la grande migration. Dans Aller simple, mon intention était d’écrire cette nouvelle odyssée.
Une odyssée que vous écrivez de l’intérieur, par l’intermédiaire des voix : plusieurs poèmes sont d’ailleurs intitulés «Chœur»…
J’ai voulu m’installer, en exploitant mon expérience personnelle, l’expérience de mon pays – qui est un pays de migrations – et me situer à l’intérieur de ces voyages catastrophiques. Nous regardons avec émotion le film Titanic, on éprouve de l’émotion pour le naufrage de ce grand bateau contre l’iceberg, dans la nuit et le brouillard. Mais nous n’arrivons pas à ressentir la même émotion pour ces dizaines de Titanic qui se sont noyés dans la méditerranée parce que l’iceberg, la nuit et le brouillard, ce sont nous !
Dans la deuxième partie, «Quatre quartiers», vous convoquez des figures intimes – le père, la mère, les compagnons de lutte : vos livres sont-ils écrits pour redonner «vie» aux absents?
Oui, pour les retrouver, pour être avec eux, pour laisser une trace du trajet qu’on a fait ensemble, et pour chanter. Finalement, le but d’un poème est toujours celui décrit par Pablo Neruda dans son «Chant général du Chili» : «Je ne suis pas ici pour résoudre quoi que ce soit. Je suis venu ici pour chanter et te faire chanter avec moi». C’est ce que doit chercher le poème : transformer n’importe quelle matière vivante en chant…
Dans un de vos poèmes, vous parlez des mains, qui ont une grande importance dans votre rapport au monde : les mains peuvent travailler, aimer, prier ou tuer…
Les mains ont toujours été importantes pour moi, je ne les ai jamais gardées dans les poches… Je me souviens d’un vers de Dylan Thomas qui condamne les mains comme étant celles qui peuvent signer un traité de guerre. Puis il ajoute qu’en plus, elles «n’ont pas de larmes à verser»… C’est vrai, mais certaines mains peuvent les essuyer !
Avec «Après», vous donnez un texte qui correspond à une vision du futur : aimez-vous l’idée du poète visionnaire ?
La vision est une forme d’imagination qui n’est pas forcément une prophétie. Cela peut-être une simple déroute, un message de mise en garde ou le résultat d’un désespoir. Les visions ne sont pas des songes, elles surviennent dans un état de veille.
La poésie serait plutôt une forme de lucidité…
Prenons l’exemple du Christ soignant l’aveugle. Celui-ci ouvre les yeux, voit des hommes et dit: «Je vois des arbres qui marchent». Il y a là une vision de l’homme, qui est pour moi la plus belle qu’on n’ait jamais écrite. C’est magnifique, mais invraisemblable, et cela préoccupe tout le monde, y compris le Christ, qui soigne l’aveugle de nouveau et corrige sa vision pour la rendre normale, lucide. C’est d’ailleurs le seul cas d’un miracle «retouché»…
Avec Et il dit, vous revenez au texte sacré, à l’Ancien Testament – qui irrigue toute votre œuvre – en réécrivant le Décalogue. En tant qu’écrivain, que représentent ces «Dix paroles» ? Pourquoi en écrire des variations ?
Ce ne sont pas des variations, parce que je reste collé au sens littéral du texte. En respectant, par exemple, le fait que ces dix paroles sont directement adressées à un «tu» masculin, qui n’est pas universel. C’est ce « tu » masculin qui est chargé de porter les paroles et de les transmettre, tandis que la femme est responsable de la transmission de la vie… Ces mots ont un effet physique sur la personne : lorsqu’il est dit «Donne du poids à ton père et à ta mère», cela signifie que ton poids sera exactement égal au poids que tu leur as donné à eux. Quand il est dit «Tu ne désireras pas», il faut comprendre que quand tu permets à un désir de s’installer en toi, quand tu crois possible la réalisation de ce désir, tu en deviens l’esclave. Il y a dans le texte originel une connaissance de la nature humaine qui se perd dans les traductions et les différentes transmissions…
Votre apprentissage de l’ancien hébreu vous permet d’être au plus près du texte. Et d’en proposer des traductions et des exégèses…
C’est comme aller directement à la source avec mon verre en ignorant tout le parcours du fleuve. L’Ancien Testament et la langue hébraïque contiennent encore l’intégrité de la révélation, ne sont pas encore divisés en canaux, en religions, en cultes… Je me mets dans l’esprit de la première réception !
Dans «En marge du campement», le texte qui clôt cet ouvrage, vous évoquez votre rapport au peuple du Sinaï et à sa langue, comme des compagnons de voyage…
Oui, comme un Égyptien s’ajoutant au voyage pour suivre les vagabonds qui s’étaient mis en route… Je reste en marge du campement, sans passage dans la terre promise, comme un non-croyant qui ne peut pas tutoyer la divinité. Je suis un étranger. Dans la loi, on répète la nécessité de respecter l’étranger, la veuve et l’orphelin. Ce sont les trois personnes qui doivent être particulièrement soignées par la communauté…
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Rablè Dossier/Leggi sul nostro Blog una riflessione di Erri De Luca sulla scrittura































