Rablè International/Antonio Tabucchi:La peur est quelque chose qui domine l’écriture
Il periodico francese Le Magazine Littéraire ha riproposto, come omaggio allo scrittore italiano morto il 25 marzo 2012, un’intervista –a cura di Alexis Liebaert– apparsa nel 2009
Antonio Tabucchi n’en fait pas mystère : il a une forte attirance pour les malentendus… Et s’il se passionne pour ces équivoques qui façonnent nos vies (Petits malentendus sans importance, reparu en 2006 sous le titre Petites équivoques sans importance) – « peut-être le livre qui me correspond le mieux », dit-il –, il s’intéresse aussi beaucoup à cette nouvelle appréhension du temps qu’impose notre modernité, comme en témoigne son dernier livre, Le temps vieillit vite, un recueil de nouvelles. Depuis le succès de Pereira prétend, reçu en Italie comme un brûlot anti-Berlusconi, on réduit trop souvent Antonio Tabucchi à la figure de « l’écrivain engagé ». C’est là plus qu’un malentendu, c’est un contresens, s’agissant de l’un des auteurs contemporains les plus subtils, écrivant en italien comme en portugais (Requiem), traducteur de poésie et essayiste. L’auteur de Nocturne indien, qui dit aimer la rumeur de la créature humaine autour de lui quand il écrit, évoque ici sa fascination pour Pessoa, son amour de la poésie ou l’attachement qu’il porte à ses personnages. Autoportrait d’un homme « devenu écrivain par hasard ».
Au-delà d’une réflexion sur le temps, votre dernier livre n’est-il pas aussi une manière d’apprivoiser la vieillesse, et donc la mort ?
ANTONIO TABUCCHI. C’est l’éternelle question : pourquoi écrit-on ? Je crois que tous les livres que nous écrivons ont effectivement, d’une certaine manière, l’ambition d’apprivoiser la mort. On écrit peut-être parce que l’on a peur de la mort. Mais on pourrait dire aussi que l’on écrit parce que l’on a peur de la vie, cela aussi est plausible. La peur est quelque chose qui domine l’écriture, c’est l’essence qui met en marche le moteur de l’écriture. Et peut-être la recherche d’une certaine immortalité… Qui sait combien de temps une œuvre peut rester. Je ne place pas tellement d’espoir dans la postérité. Cela dit, pour en revenir à mon livre, la postérité, la durée, la relation à Chronos, c’est-à-dire au temps avec une majuscule, est, je crois, le personnage principal de ce livre. Une sorte d’hyper personnage qui domine tous les autres, comme dans Petits malentendus sans importance, où il y avait des personnages, mais aussi un personnage métaphorique plus grand qui était l’équivoque. J’aimerais plutôt voir mon livre comme un tableau d’Arcimboldo, formé d’éléments différents, qui, lorsqu’on regarde à la bonne distance, composent une figure, celle qui encadre tous les personnages. Cette figure, c’est évidemment le temps, ce temps de la modernité qui m’intéresse de plus en plus. J’avais écrit un livre qui s’appelle Il se fait tard, de plus en plus tard, dans lequel je cherchais à capturer une certaine manière de vivre le temps dans notre modernité. Après Tristano meurt, où il y a une sorte de dialectique entre le temps de l’Histoire et le temps de la vie du personnage, j’ai eu envie de me pencher sur cette manière de vivre le temps qui n’appartient qu’à notre modernité. J’ai en effet l’impression que notre sentiment du temps est assez différent de celui que les hommes en avaient à d’autres époques. Je crois qu’aujourd’hui, dans notre postmodernité, il y a un décalage énorme entre le temps de la conscience, c’est-à-dire le temps de notre vie, le temps de la durée, comme disait Bergson, et le temps extérieur, celui dans lequel roulent toutes ces choses que l’on appelle l’Histoire, ou plutôt l’événement. Je crois que, entre l’événement et la conscience, il y a un décalage très grand, et c’est peut-être cela qui perturbe le fonctionnement social, et même l’économie.
Pourquoi ce choix d’un recueil de nouvelles ?
Milan Kundera a écrit des textes magnifiques sur ce que l’on appelle le roman moderne. Il dit entre autres choses que le sentiment du temps qui déterminait le roman traditionnel est tout à fait différent de celui du roman moderne. Un roman moderne peut être constitué de fragments, de bribes, et j’aime beaucoup la dimension du récit bref, de la nouvelle. C’est une mesure musicale totalement différente de celle du roman, parce que, comme le disait Julio Cortázar, « l’écrivain de nouvelles sait que le temps n’est pas son ami ». Écrire une nouvelle, c’est comme en poésie écrire un poème chevaleresque ou un sonnet. Un sonnet, c’est une forme fermée, et donc un grand défi pour celui qui l’écrit. Idem pour la nouvelle. On peut la faire dans un espace de temps très limité, mais on ne peut pas l’abandonner en chemin. Si vous laissez une nouvelle inachevée et que vous tentez de la reprendre six mois plus tard, vous vous apercevez que cela n’est pas pos-sible. Le roman, lui, vous attend, il est très patient. Vous pouvez le laisser, partir au bout du monde, revenir un an après, il vous attend patiemment. C’est votre maison, elle vous appartient. La nouvelle, c’est un appartement loué ; si vous l’abandonnez sans prévenir, le propriétaire vous dira à votre retour : « Désolé, il est occupé par quelqu’un d’autre. »
Vous confiez volontiers avoir été fasciné par la lecture de Tabacaria de Fernando Pessoa…
C’est vrai, j’ai été fasciné par le fait qu’il utilise dans la poésie la forme romanesque. Il arrivait à faire avec sa poésie des romans ou des drames. Cela, c’est très difficile. Alors découvrir dans un poème écrit dans les années 1930 une modernité dramaturgique si évidente, oui, cela m’a fasciné. Pessoa, c’est comme La Comédie humaine en poésie : la construction, l’architecture appartient au roman, à l’idée romanesque.
Pessoa constitue-t-il votre plus grande influence ?
Tout m’influence. Je m’étonne d’ailleurs d’entendre certains écrivains dire : « Moi je ne suis jamais influencé par rien, je suis tout à fait original. » Je crois, comme le disait Philip Roth, qu’« un bon écrivain vole, un écrivain médiocre imite ». Au fond, l’écrivain est toujours un voleur. Il vole la réalité, il vole les histoires des autres. C’est un voyeur, un écouteur… Il vole, il digère et il retransmet. Il est vorace.
Mais est-ce la lecture du poème de Pessoa qui a décidé de votre vocation d’écrivain ?
Non, je suis devenu écrivain un peu tard, j’ai publié mon premier roman à 32 ans. En fait, je suis devenu écrivain par hasard, par ennui. J’ai écrit mon premier roman parce que je m’ennuyais. Pour tout vous dire, nous étions en ville, c’était l’été, nous ne pouvions pas bouger parce que nous attendions notre premier enfant. J’étais chercheur à l’École normale supérieure de Pise. Alors, pour passer le temps, pour m’amuser, je me suis mis à écrire. Je dis m’amuser parce que l’écriture est aussi un jeu, mais un jeu très sérieux. Écrire procure des souffrances mais aussi de grands plaisirs. Le livre fini, je l’ai laissé là, chez moi. Je ne souhaitais pas particulièrement être publié, j’étais enseignant, chercheur, philologue, je m’occupais de manuscrits baroques, surtout espagnols et portugais. C’était ma profession, et d’ailleurs, toute ma vie, j’ai continué à enseigner la philologie. Deux ans plus tard, un ami, Enrico Filippini, qui dirigeait la maison d’édition Bompiani, est venu dîner à la maison ; il a vu le manuscrit, il l’a pris, l’a lu et a décidé de le publier. Le hasard, donc. Mais, comme disait Victor Hugo, « le hasard s’il existe est très subtil ».
Vous avez appris le portugais, et même écrit un roman, Requiem, dans cette langue…
Quand, très jeune, je suis rentré en Italie après avoir lu pour la première fois Pessoa, j’ai découvert que, dans mon département, à l’université, on enseignait le portugais. Je me suis dit : quelle belle occasion d’apprendre la langue de cet extraordinaire poète. C’est donc une langue apprise adulte. Alors, si je suis aujourd’hui bilingue, mon bilinguisme n’est pas naturel, je suis alloglote, comme disent les spécialistes de linguistique. Le portugais n’est pas pour moi au même niveau que l’italien. Disons que je me suis baptisé adulte dans une autre religion. Je ne suis donc pas la même personne quand j’écris en italien ou en portugais. Quant à savoir pourquoi j’ai écrit Requiem en portugais, c’est assez simple : un jour, je me suis réveillé à Paris et je me suis rendu compte que je venais de passer les dernières nuits à rêver en portugais. Or je pense que, quand vous rêvez dans une langue, cette langue vous appartient de manière très profonde, elle appartient à votre âme. Elle n’est plus seulement un instrument de communication. Alors j’ai pris en note les conversations qui émaillaient ce rêve, en portugais, bien sûr. Et puis j’ai continué le livre dans la même langue, cela me semblait naturel.
Vous n’êtes pas le même en italien et en portugais ?
Non. Une langue, c’est aussi une manière d’être. C’est un contexte différent, un monde culturel, une histoire différente. Celui qui écrit en portugais est donc mon alter ego, moi, mais aussi une autre personne. Quand on écrit dans une autre langue, on est face à l’évidence de l’altérité, au fait que nous sommes pluriels.
Vous avez traduit plusieurs poèmes de différentes langues. Quand vous traduisez, oubliez-vous l’écrivain que vous êtes ?
Oui. J’ai traduit Pessoa, mais aussi Emily Dickinson et quelques poèmes de Rimbaud que je n’ai pas encore publiés et que je garde dans un tiroir. Je suis un grand lecteur de poésie, mais mon écriture n’appartient pas à ce monde, je serais incapable d’écrire de la poésie. J’essaie de faire des traductions que je qualifierais de « traductions de service ». Je me mets au service du poète. Pour moi, traduire de la poésie est un exercice qui s’apparente plus à l’imitation qu’à la recréation ; traduire des poètes, c’est se livrer à des tentatives d’amour. Il ne s’agit en aucun cas d’un doublage, de rendre les mêmes mots mais avec sa propre voix.
Dans vos livres, on a le sentiment que vos personnages sont des êtres sans cesse à la recherche d’eux-mêmes, à travers les autres, à travers la vie…
Peut-être qu’au fond notre vie n’est qu’une quête de nous-mêmes. Même le simple fait de raconter notre vie, voire de raconter simplement notre journée, est une manière de chercher à comprendre qui nous sommes et ce que nous visions. La vie est tellement illogique et incompréhensible que l’on a forcément besoin de lui donner une forme narrative logique, capable de lier les événements entre eux. C’est en fait le désir de donner un sens à notre vie, et donc à nous-mêmes.
Vous avez dit un jour : « L’imagination et la littérature sont une forme de savoir. » Pour la littérature, on comprend ce que vous voulez dire, mais, pour l’imagination, en quoi est-elle une forme de savoir ?
Parce que, même dans la recherche scientifique, sans imagination, on ne peut avancer. Il faut faire des hypothèses, donc imaginer. Il faut aussi avoir de l’intuition, car l’intuition est aussi une forme de connaissance, prélogique, mais une forme d’intelligence. Bien sûr, entre l’imaginaire et le fantastique, il y a une grande différence.
Pour vous, la littérature est-elle un métier, une nécessité, une passion ?
Les trois à la fois. Parfois, je ressens un besoin d’écrire. Ce n’est pas un besoin physiologique comme celui de manger ou de boire, mais le désir est si fort que c’est irrésistible. Écrire, ce n’est pas une profession, mais c’est sûrement un métier, dans son acception la plus artisanale du terme. Il y a des écrivains qui mythifient le talent, l’inspiration, et bien sûr, tout cela, le désir, l’imagination, sont des choses très importantes. Mais la vérité c’est aussi qu’il faut rester assis beaucoup de temps, il faut écrire, il faut travailler, il faut être là, comme l’horloger qui installe sa pièce minuscule dans le mécanisme de la montre qu’il fabrique. Sans le travail, la littérature c’est… (Silence et claquement de doigts.) Et quand de jeunes écrivains me demandent des conseils, je refuse de leur en donner. Ou plutôt je ne leur en donne qu’un seul : s’il y a un menuisier dans votre quartier, passez le soir avant qu’il ferme et regardez par terre…
Quand vous commencez un livre, avez-vous un plan établi ? Tout est-il déjà installé, en place dans votre cerveau ?
En fait, chaque livre a ses propres exigences. Normalement j’ai une vague idée d’histoire. Mais elle prend parfois des chemins inattendus. Les personnages deviennent quelquefois tellement indépendants qu’ils ont besoin d’affirmer leur individualité. On ne peut pas prétendre domestiquer complètement une bête sauvage ; or l’écriture est une bête sauvage. Il y a un personnage dont vous pensez qu’il sera le personnage principal, et puis, à un moment donné, il sort de scène et un autre entre et prend sa place. Bien sûr on fait un plan, mais ce n’est pas comme au cinéma, où tout est prévu. Là on se lance dans une aventure et l’on fait le voyage.
Vous avez eu une polémique avec Umberto Eco sur le rôle de l’intellectuel…
Pas tout à fait une polémique. Au début du berlusconisme, il avait écrit dans un journal que l’intellectuel devait se taire, qu’il y avait trop de bruit, trop de gens qui parlaient. Il ajoutait que les intellectuels faisaient preuve d’arrogance quand ils réclamaient le droit de savoir au-delà de l’évidence, et il utilisait cette métaphore : l’intellectuel est un citoyen comme les autres, et si son appartement brûle, son devoir est d’appeler les pompiers, comme tous les autres citoyens. Moi j’ai répondu en deux mots que, si mon appartement brûlait, j’appellerais bien sûr les pompiers, mais j’aimerais savoir en plus si l’incendie est dû à un court-circuit ou à un cocktail Molotov. Et je crois que c’est cela le rôle de l’intellectuel : chercher à en savoir un peu plus que ce que nous disent les autorités.
Puisque l’on parle du rôle de l’intellectuel, n’avez-vous pas parfois le sentiment d’être lu sur un mode trop politique ?
Cela est arrivé, surtout avec Pereira prétend : la lecture politique en a submergé une autre, pour moi beaucoup plus importante : la lecture existentielle. Parce que ce roman est le roman introspectif d’une vie, d’une prise de conscience. Les circonstances historiques déterminent la lecture de certains livres. Pereira prétend parlait du fascisme de Salazar. Si j’avais choisi d’écrire ce roman, c’est qu’inconsciemment je sentais se lever sur l’Europe des vents mauvais qui me rappelaient les années 1930 : un certain nationalisme, une certaine xénophobie. Or, entre-temps, sans que cela n’ait rien à voir avec mon livre, Berlusconi arrive au pouvoir, et la première critique de mon livre sort dans l’un de ses journaux, Il Giornale, sous le titre « Un roman brejnévien ». C’est donc eux qui se sont reconnus dans mon roman et qui ont conduit toute l’Italie à lire ce livre comme un roman anti-Berlusconi. Bel exemple de lecture déterminée par les circonstances historiques. Cela n’a rien que de très classique. Prenez Don Quichotte : quand Cervantès l’écrit, c’est une charge contre le roman d’aventures ; avec les Lumières, on le lit avec un regard différent ; après viennent les romantiques, puis la psychanalyse… À chaque fois une autre lecture.
Dans vos romans, les personnages principaux ne sont jamais des « héros » au sens fort du mot…
En effet, sans doute parce que les personnages –héroïques au sens romantique, au sens traditionnel du terme, me font un peu peur. Pour être un vrai héros, il faut être inconscient, et surtout il ne faut pas avoir peur. Et moi j’ai peur des gens qui n’ont pas peur. Moi je préfère les gens qui ont peur. La peur est une forme de sagesse, la peur est humaine. Au terme de vos livres, vous racontez souvent l’histoire des personnages… Ce n’est pas vraiment leur histoire, je donne des indications, des pistes. Parce que, moi aussi, j’aimerais bien savoir d’où ils arrivent, comment ils arrivent, c’est tellement étrange. Pourquoi, comment, quelqu’un, une créature fantomatique, surgit dans votre conscience et peu à peu acquiert un comportement, un visage, une voix, commence à vous solliciter. En réalité, on se sent toujours un peu coupable avec ses personnages. On leur donne la vie, ils sortent des limbes, et soudain ils existent, et puis vous les enfermez dans une cage, vous les obligez à vivre éternellement dans l’histoire que vous avez inventée. Raconter au lecteur comment un personnage est né, c’est un peu lui faire cadeau de ce personnage, lui dire : voilà je vous le donne, faites en ce que vous voulez, vous pouvez lui imaginer une autre histoire.
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