Rablè International/R.J. Ellroy: Quand on étrangle quelqu’un, c’est qu’on le connaît bien



Ripro­po­niamo qui l’intervista allo scrit­tore inglese –a cura di Chri­stine Fer­niot–  apparsa sul set­ti­ma­nale fran­cese L’Express del 4 giu­gno 2012–

 

Les Anges de New York, le der­nier roman de l’écrivain bri­tan­ni­que, raconte les tra­vers psy­cho­lo­gi­ques d’un poli­cier, enquê­tant sur les meu­tres d’un tueur en série. Un récit per­cu­tant fidèle à l’univers som­bre de son auteur. Rencontre.

Le livre

A l’évidence, les Etats-Unis fasci­nent l’Anglais Roger Jon Ellory. Bercé par la lit­té­ra­ture et le cinéma amé­ri­cains, il en revi­site tous les grands mythes. Après avoir évoqué la mafia dans Ven­detta puis la CIA avec Les Ano­ny­mes, le voici qui s’attaque à la police de New York, celle d’hier et d’aujourd’hui. Son héros, Frank Parish, appar­tient à cette race de poli­ciers qui a tout misé sur le bou­lot et la recher­che de la vérité. Inca­pa­ble d’effacer les ima­ges cri­mi­nel­les qu’il subit tous les jours, obsédé par sa quête de la justice, il a perdu la con­fiance de ses pro­ches: sa femme l’a quitté, sa fille pré­fère l’ignorer. Mais au tra­vail aussi, les rela­tions hié­rar­chi­ques sont mau­vai­ses: il vient de per­dre son coé­qui­pier dans une sale histoire et ses patrons se méfient de ses réac­tions épider­mi­ques. Sa der­nière plan­che de salut vient d’une psy qu’il est obligé de ren­con­trer cha­que semaine pour met­tre de l’ordre dans son esprit et retrou­ver un sem­blant d’équilibre. Avec elle, il va sur­tout par­ler de son père, un “ange de New York” qu’on mon­trait en exem­ple pour avoir “sauvé” la ville, mais qui n’avait rien d’un saint. Seul, une fois de plus, Frank Parish veut résou­dre deux histoi­res paral­lè­les: enquê­ter sur un tueur en série après la mort –appa­rem­ment banale– de jeu­nes fil­les et plon­ger dans son passé pour régler ses comp­tes. R.J. Ellory réus­sit à alter­ner la vio­lence pro­fes­sion­nelle et la fra­gi­lité d’un type déglin­gué, l’enquête poli­cière et le désir de rédemp­tion d’un homme perdu. Thril­ler et roman psy­cho­lo­gi­que, Les Anges de New York est aussi une plon­gée dans l’histoire d’un pays et de ses légen­des écha­fau­dées par des poli­ti­ques. Mais la docu­men­ta­tion ne prend jamais le pas sur l’humain et cette part d’ombre qui obsède le roman­cier depuis son tout pre­mier livre paru en France, Seul le silence.

Vous êtes né à Bir­min­gham, où vous vivez encore. Vous êtes donc un Anglais pur jus, mais vous sem­blez obsédé par les Etats-Unis en écri­vant exclu­si­ve­ment des romans qui se dérou­lent aux USA. Auriez-vous aimé naî­tre américain?

R. J. Ellory. Fran­che­ment, je pense que j’ai été amé­ri­cain dans une vie anté­rieure. Mais cela ne m’empêche pas de me deman­der pour­quoi j’ai cette fasci­na­tion pour un pays aussi imma­ture et mala­droit qui sem­ble déter­miné à lais­ser sa trace par­tout sur la terre. Une des cho­ses qui me fasci­nent, c’est de voir com­ment un pays si jeune, si neuf, peut avoir une telle influence sur le monde entier. Dans mon enfance –sans doute parce que j’étais très seul-, m’intéresser à l’Amérique était une forme d’échappatoire, de liberté. J’ai tou­jours été un rêveur et je me sou­viens que lor­sque j’avais huit ou neuf ans, je ne me disais pas: qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui? Mais plu­tôt: qui vais-je incar­ner cet après-midi, quel per­son­nage vais-je choi­sir? Les adul­tes me recom­man­da­ient de gar­der les pieds sur terre mais ça ne m’intéressait pas du tout. Dans mon esprit, mes “vrais” oncles s’appelaient James Cagney, Edward G. Robin­son et Cary Grant, des acteurs que je décou­vrais au cinéma ou à la télé­vi­sion. Je lisais tout le temps, et je cul­ti­vais mon ima­gi­na­tion, car la vie dont je rêvais était bien plus inté­res­sante que celle que je menais.

Que lisiez-vous enfant?

Il y avait une grande biblio­thè­que à l’orphelinat où je pas­sais l’essentiel de mon temps. J’ai com­mencé avec Enid Bly­ton et le Club des Cinq puis Aga­tha Chri­stie, Conan Doyle et Dic­kens. Puis, un jour, on m’a donné un exem­plaire de l’Américaine Har­per Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, un roman qui se passe en Ala­bama pen­dant la Grande Dépres­sion. Je suis tombé amou­reux du style et de l’atmosphère mais sur­tout de cette écri­ture libre, déten­due. J’ai com­pris qu’un pays de grands espa­ces pou­vait don­ner aux écri­vains le droit de pren­dre plus de temps pour racon­ter une histoire. La prose amé­ri­caine con­tem­po­raine m’a paru très dif­fé­rente de la lit­té­ra­ture anglaise et ça a tou­ché quel­que chose en moi, très pro­fon­dé­ment. Beau­coup plus que le style anglais tel­le­ment con­ser­va­teur et étri­qué. Je con­ti­nue d’être un gros lec­teur. Là, je viens de ter­mi­ner le for­mi­da­ble roman de Daniel Woo­drell, Winter’s Bone (éditions Riva­ges). Encore un Américain!

Ne croyez-vous pas qu’il y a autant d’écritures que de pays aux Etats-Unis?

Abso­lu­ment. Je vais sou­vent aux Etats-Unis. Je passe deux semai­nes au Texas, deux semai­nes en Nouvelle-Angleterre, et je trouve qu’il y a plus de dif­fé­ren­ces entre ces deux Etats que lor­sque je voyage de l’Angleterre vers l’Espagne. La poli­ti­que, la cul­ture, la phi­lo­so­phie, la reli­gion sont tel­le­ment dif­fé­ren­tes en Amé­ri­que: c’est comme s’il y avait plu­sieurs pays en un seul. Trois de mes livres tra­duits en fra­nçais, comme Ven­detta, Les Ano­ny­mes, Les Anges de New York, don­nent l’impression que je suis un écri­vain exclu­si­ve­ment inspiré par la poli­ti­que amé­ri­caine et que je veux m’attaquer à la mafia, au crime orga­nisé, aux ser­vi­ces secrets, à la police. En fait, j’ai publié neuf livres en Angle­terre et, parmi eux, il y a des histoi­res très per­son­nel­les, dans l’esprit de Seul le silence, mon pre­mier roman tra­duit en fra­nçais. Le pro­chain, qui sera bien­tôt édité en France, est une fic­tion inti­mi­ste qui n’a rien à voir avec une cri­ti­que de la poli­ti­que ou de la police. Mais l’Amérique me donne la liberté d’écrire des romans qui se dérou­lent aussi bien pen­dant la Grande Dépres­sion en Géor­gie dans les années 1930 qu’au Texas au coeur des com­plots poli­ti­ques ou à Man­hat­tan aujourd’hui pour sui­vre une enquête poli­cière. Ainsi, je peux pro­fi­ter d’une grande éten­due de pos­si­bi­li­tés et de thè­mes. C’est comme si j’avais devant moi cin­quante fois l’Angleterre.

Sur­tout rien de “local” alors?

L’idée d’écrire une intri­gue poli­cière bien fice­lée ne me pas­sionne pas du tout. La femme du vicaire empoi­son­née à la fête de l’été dans le jar­din, très peu pour moi. Ça me rap­pelle la phrase d’un écri­vain russe qui disait: si vous pas­sez un jour dans une ville incon­nue, vous pou­vez écrire un roman. Si vous y pas­sez un mois, vous pou­vez écrire un cha­pi­tre et si vous y restez un an, vous écri­rez une page. Plus vous restez quel­que part, plus vous vous sen­tez à l’aise et moins vous obser­vez les situa­tions étran­ges et les carac­té­ri­sti­ques de ce qui vous entoure.

Vous n’écrirez donc pas sur la France car vous la con­nais­sez trop bien!

Détrompez-vous: j’ai écrit il y a deux ans un livre qui se passe en par­tie en France. C’est un thril­ler sur fond de vol d’objets d’art. Ça com­mence à New York, se pour­suit dans le Michi­gan puis Lon­dres, Pra­gue, Paris et Mar­seille. Il sera édité peut-être un jour, et les Fra­nçais seront aga­cés comme cer­tains Amé­ri­cains le sont quand j’écris sur leur pays.

Les lec­teurs amé­ri­cains vous considèrent-ils comme un étranger?

Ils savent que je suis anglais et que mon point de vue est celui d’un étran­ger. Cer­tains disent qu’ils me voient un peu comme un grand-père qui s’intéresserait à des ado­le­scents, car je viens d’un pays qui a deux mille ans d’histoire. Mes livres mar­chent plu­tôt bien aux Etats-Unis mais c’est en France que mon pre­mier roman publié, Seul le silence, a eu un vrai suc­cès. Les lec­teurs fra­nçais ont une autre appro­che de la lit­té­ra­ture noire, plus cul­tu­relle. Ils sont curieux, ils regar­dent les cho­ses à deux fois. Et puis, il y a une “curio­sité” que j’adore chez les Fra­nçais: cha­que fois que vous leur posez une que­stion per­son­nelle, ils vous répon­dent: “C’est com­pli­qué.” Je trouve cela tel­le­ment char­mant. Fina­le­ment, il est bien pos­si­ble que spi­ri­tuel­le­ment je sois plus fra­nçais qu’américain!

Vous souvenez-vous de votre pre­mier voyage aux Etats-Unis? N’aviez-vous pas peur d’être déçu?

J’y suis d’abord allé pour le tra­vail, en Flo­ride, au début des années 1990, mais je n’ai vu que l’aéroport et l’hôtel. Mon pre­mier vrai voyage ce fut en 2008, je suis allé à New York pour la sor­tie de Seul le silence. Avec mon atta­ché de presse, nous avons mar­ché pen­dant trois jours dans la ville, on est allés par­tout: dans le bar pré­féré de Sina­tra, écou­ter les meil­leurs musi­ciens de blues dans des clubs minu­scu­les, au White Horse Tavern, au Chel­sea Hotel, voir la cham­bre d’Arthur Mil­ler… C’était une expé­rience extraor­di­naire. Depuis, je vais sou­vent à New York, je crois que je pour­rais même y vivre, mais je suis ravi de ren­trer chez moi car j’ai mes habi­tu­des et je ne peux pas tra­vail­ler en voya­geant. J’ai besoin de ma rou­tine pour écrire.

Quelle est donc cette routine?

Je suis très disci­pliné. Cela vient de mes lon­gues années de tra­vail. Je devais me lever tôt pour écrire car ensuite je par­tais faire mon job. Pen­dant vingt-deux ans, j’ai tra­vaillé pour des orga­ni­smes cari­ta­tifs impli­qués dans plu­sieurs domai­nes dont la réin­ser­tion des toxi­co­ma­nes et des pro­gram­mes d’alphabétisation. C’est d’ailleurs là que j’ai ren­con­tré ma femme, il y a vingt-deux ans. Elle tra­vaille tou­jours dans ce domaine.

J’ai gardé ce rythme pen­dant des années, sans le moin­dre suc­cès et sans trou­ver d’éditeur. J’ai tout de même écrit vingt-deux romans qui ont tous été refu­sés! J’ai dans un tiroir de mon bureau les six cents let­tres de refus que j’ai reçues de cent vingt éditeurs! Mais j’ai appris que, quel que soit mon état, je pou­vais tou­jours m’asseoir et écrire.

Vous avez des rites?

Quand je suis chez moi, je me lève à sept heu­res. J’écris –au stylo puis à l’ordinateur– jusqu’à midi, je déjeune, j’écris à nou­veau jusqu’à trois heu­res. J’essaye de rédi­ger dix mille signes tous les jours après avoir ras­sem­blé une solide docu­men­ta­tion, fait mes enquê­tes, etc.

Mais j’ai aussi décidé de reve­nir à la musi­que et donc, cha­que jour, j’écris trois cha­pi­tres, puis je tra­vaille ma gui­tare pen­dant trois heu­res. Tous les jours. Il n’y a que le tra­vail qui paye. Ecrire est ma reli­gion, la musi­que est ma philosophie.

Ce métier que vous avez exercé pen­dant vingt-deux ans vous a-t-il inspiré des sujets de fiction?

Dans l’écriture, le plus impor­tant pour moi, c’est l’être humain, la psy­cho­lo­gie, les déci­sions que l’on prend et leurs con­sé­quen­ces, la cul­pa­bi­lité, la con­science, l’amour, la colère. Je pense que j’écris des dra­mes humains où la part cri­mi­nelle est secon­daire. Mon der­nier livre, Les Anges de New York,n’est pas sim­ple­ment une histoire d’enlèvements et de meur­tres en série. Les Ano­ny­mes n’est pas seu­le­ment un roman sur la CIA mais l’histoire d’un homme qui prend une déci­sion qu’il croit être la bonne et passe des années à se ren­dre compte qu’elle était destructrice.

Le roman cri­mi­nel est un genre très inté­res­sant car vous pou­vez ima­gi­ner une histoire d’amour, de com­plot poli­ti­que, mais aussi une enquête sur un meur­tre, et pla­cer tous ces thè­mes sur des pério­des histo­ri­ques dif­fé­ren­tes. Là je viens de ter­mi­ner un roman dont le per­son­nage prin­ci­pal est un shé­rif du Mis­sis­sippi en 1974, mais c’est aussi l’histoire d’un type qui revient de la guerre du Viet­nam avec les séquel­les de cette guerre. Avec le roman noir, vous avez un indi­vidu nor­mal placé dans des situa­tions extraor­di­nai­res. C’est comme dans les films de Hit­ch­cock dont les scé­na­rios ont énor­mé­ment influencé ma manière d’écrire. C’était alors incon­scient mais main­te­nant, après avoir écrit trente livres, je recon­nais l’importance des scé­na­ri­stes des années 1950 et 1960 sur mon tra­vail. Il y a une expres­sion fra­nçaise qui décrit par­fai­te­ment ce que je fais: du “thril­ler au ralenti”.

Mais Frank Parish, héros des Anges de New York, votre der­nier livre paru en fra­nçais, n’est pas vrai­ment un indi­vidu “nor­mal” comme vous dites?

Au départ, je me suis dit que dans le roman noir il y avait tel­le­ment de cli­chés autour du détec­tive cyni­que, exté­nué, dése­spéré, qu’il devait y avoir un fond de vérité. Donc, j’ai voulu enquê­ter sur ce thème. A Washing­ton, deux jours après la nomi­na­tion d’Obama, j’ai passé une jour­née avec un repor­ter du Washing­ton Post qui était déjà là à l’époque du scan­dale du Water­gate et du départ de Nixon. Avant de deve­nir jour­na­li­ste, il appar­te­nait à la CIA. Il a obtenu le prix Puli­tzer. Aujourd’hui, à 78 ans, il con­ti­nue de tra­vail­ler tous les jours. Puis j’ai passé du temps avec les gars du FBI. En Vir­gi­nie, j’ai ensuite ren­con­tré une poli­cière spé­cia­li­sée dans les homi­ci­des. Une femme intel­li­gente, très élégante et très cyni­que qui venait de pren­dre sa retraite après de nom­breu­ses années dans ce sec­teur. Elle était seule, sans enfant, elle avait eu exclu­si­ve­ment des aven­tu­res avec des détec­ti­ves car ils étaient les seuls à pou­voir com­pren­dre la vie qu’elle menait. Mais ces rela­tions ne dura­ient jamais. Elle pos­sé­dait deux por­ta­bles: l’un était son télé­phone per­son­nel qui ne son­nait jamais et l’autre était son télé­phone de tra­vail qui son­nait en per­ma­nence. Et cha­que fois qu’il son­nait c’était pour la pré­ve­nir d’un meur­tre: un cada­vre retrouvé dans une benne à ordu­res ou la tête d’une jeune fille décou­verte dans un parc. Après l’entretien, je me suis dit que j’allais racon­ter ces vies et repren­dre tous les cli­chés qui vont avec: les pro­blè­mes d’alcool, de divorce, les enfants avec qui on ne com­mu­ni­que plus, les dif­fi­cul­tés avec la hiérarchie.

N’y a-t-il pas égale­ment un coup de cha­peau au cinéma américain?

Oui, je vou­lais créer une atmo­sphère qui res­sem­ble un peu à des films comme French Con­nec­tion,Ser­picoou de met­teurs en scène de génie comme Sid­ney Lumet ou Syd­ney Pol­lack. Mais sachez que ce que j’écris reste bien en des­sous de la réa­lité. Une chose encore: je vou­lais aussi écrire un livre qui, par moments, res­sem­ble­rait vrai­ment à du cinéma: c’est pour­quoi, à cha­que cha­pi­tre, je reviens sur la con­ver­sa­tion entre Frank Parish et sa psy­cha­na­ly­ste, comme s’il s’agissait d’un dia­lo­gue de film, sans descrip­tions ni commentaires.

Vous citez en exer­gue de votre der­nier roman une phrase de Jean Anouilh: “La sain­teté est aussi une ten­ta­tion.“Et dans Les Ano­ny­mes, vous repre­nez une phrase de Disraeli: “L’assassinat n’a jamais changé l’histoire du monde.” Que voulez-vous souligner?

Ce qui relie mes livres, c’est le côté ordi­naire d’un homme qui est sou­dain dépassé par une situa­tion, par ses déci­sions. Les Anges de New York sem­ble par­ler d’un homme cyni­que, qui se trouve dans une posi­tion com­plexe. Mais il n’est pas un cyni­que, loin de là. Les poli­ti­ques, les huma­ni­tai­res qui disent une chose et en font une autre, ceux-là sont des men­teurs, ils ont la ten­ta­tion de con­vain­cre le monde qu’ils sont des saints alors qu’ils sont plu­tôt des démons. Seul le silence parle d’un jeune homme qui cher­che à tout prix la vérité. Les Ano­ny­mes parle d’un idéa­li­ste qui fait ce qu’il peut. Dans Ven­detta, par exem­ple, j’ai voulu décrire le pire des hom­mes et mon­trer qu’il tente de se tran­sfor­mer. Juste après Les Anges de New York,j’ai écrit Bad Signs [“Mau­vais Pré­sa­ges”, non tra­duit, NDLR], un livre dont les héros sont des ados au Texas en 1965 et c’est le con­traire exact des Anges de New York, car, avec Frank Parish, on a un homme qui sem­ble mau­vais mais qui est bon, et, dans le roman sui­vant, on décou­vre un homme appa­rem­ment bon et qui est le pire des hom­mes. Sha­ke­spea­rien, non?

On a le sen­ti­ment que ce roman, Les Anges de New York, est plus per­son­nel qu’il n’en a l’air?

Pour moi, Les Anges de New York n’est pas un livre sur la police new-yorkaise, mais sur deux semai­nes dans la vie de Frank Parish: le por­trait d’un homme perdu. J’aimerais que les lec­teurs voient Frank comme un ami de la famille qu’ils aura­ient envie d’inviter chez eux.

Atten­tion, vous sem­blez atta­ché à ce héros. Ne le voyez-vous pas reve­nir dans un autre livre?

Non, je ne veux pas de héros récur­rent. Ça, je ne le ferai pas.

Les Anges de New Yorkest aussi un roman sur les rela­tions entre un père et son fils, ce que vous n’avez jamais vécu…

Je sais bien que cha­que per­son­nage prin­ci­pal de mes romans est sans famille ou vit des rela­tions com­ple­xes avec sa famille. Moi, je ne me sou­viens même pas de ma mère: elle est morte quand j’avais sept ans. Mon père est parti avant ma nais­sance. Je n’ai jamais connu mes grands-parents pater­nels. Mon grand-père mater­nel s’est noyé avant que je naisse. C’est ma grand-mère mater­nelle qui nous a élevés mon frère et moi. Mais elle était très fati­guée, aussi a-t-elle cru bien faire en nous envoyant à l’orphelinat. Puis elle est morte à son tour. J’ai passé mon temps entre l’école et l’orphelinat. Le résul­tat de tout cela, c’est que j’ai un fort sen­ti­ment d’indépendance et sais qu’il faut tirer les con­sé­quen­ces de ses déci­sions. Et que je sais repas­ser mes chemises!

Une vie de solitaire!

Je sais aussi à quoi ça res­sem­ble. Quand mes per­son­na­ges n’ont pas de parents et qu’ils sont mis à l’épreuve, ils sont comme moi: ils n’ont per­sonne à appe­ler à l’aide. Dans mon pro­chain livre qui met en scène des ado­le­scents orphe­lins, la fille est témoin de la mort de son père. Sa mère, pro­sti­tuée, meurt d’un can­cer. Je ne leur rends pas la vie facile. Mais la vraie rai­son pour laquelle j’écris sur ce genre de per­son­na­ges c’est parce que j’aime décrire toute la pano­plie des émotions humai­nes: l’euphorie, l’enthousiasme, le dése­spoir, la ter­reur, le suspense, la ten­sion… Et après avoir lu quel­que chose comme ça, on en sort comme… éreinté.

Ecrire sur son père sans l’avoir connu, est-ce un peu ça pour vous être écrivain?

Quand j’étais enfant, je rêvais que mon père était un grand voleur de bijoux, une sorte de héros à la Cary Grant. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai appelé le per­son­nage prin­ci­pal des Ano­ny­mes,John Ruby, qui est le nom de Cary Grant dans le film La Main au col­let.

Mais avez-vous tou­jours voulu être écrivain?

Je vou­lais être jour­na­li­ste. Je vou­lais deve­nir comme Bob Wood­ward du Washing­ton Postdans Les Hom­mes du pré­si­dent.Je rêvais d’être un enquê­teur. Enfant, j’étais très timide, très mala­droit, mal à l’aise avec les autres. Puis, vers vingt ans, ça a changé com­plè­te­ment et main­te­nant je suis heu­reux quand je par­tage avec autrui, quand je suis chez moi et que j’ai fini de tra­vail­ler, j’aime que les gens vien­nent, qu’on fasse de la musi­que, qu’on boive du vin… Car sinon, ma vie, c’est six mois enfermé dans mon bureau à écrire des men­son­ges et six mois à expli­quer mes men­son­ges à des inconnus.

Vous êtes aussi musi­cien, vous avez même écrit et enre­gi­stré un album avec votre groupe, les Whi­skey Poets…

La musi­que, c’est autre chose, même si appren­dre à jouer est très soli­taire. Mais la dif­fé­rence entre un livre et une chan­son, c’est que le livre prend trois mois de ma vie, que j’attends un an pour être publié, que c’est très long pour être lu et con­naî­tre la réac­tion des lec­teurs. Alors qu’avec la musi­que on voit en trois minu­tes si les gens aiment ce que vous fai­tes. C’est très phy­sio­lo­gi­que, il y a de l’énergie et ça n’a rien à voir.

Avant d’être écri­vain, musi­cien et même pho­to­gra­phe, vous avez été un ado­le­scent tur­bu­lent, vous avez fait de la prison.

Avec mon frère, alors que nous vivions seuls tous les deux, nous volions des légu­mes dans les pota­gers. Et nous avons volé des pou­lets chez des bon­nes soeurs. La police et les reli­gieu­ses nous ont iden­ti­fiés et nous avons été con­dam­nés pour bra­con­nage par les tri­bu­naux: trois mois de pri­son. En sor­tant, j’ai changé de vie. J’ai fait de la musi­que puis j’ai com­mencé à écrire…, à 22 ans, des livres qui n’ont pas été publiés.

De quoi par­la­ient ces livres qui ne sont pas sor­tis de vos tiroirs?

C’étaient des romans noirs, des romans poli­ciers, des histoi­res fan­ta­sti­ques aussi, d’horreur, des thril­lers… Ils se pas­sa­ient déjà tous aux Etats-Unis car c’était ce qui m’intéressait et ce que j’avais envie de lire. Cette période res­sem­ble à un très long ate­lier d’écriture. J’en ai relu cer­tains, ils ne sont pas si mau­vais que ça, mais il fau­drait les retra­vail­ler et je pré­fère écrire des tex­tes nou­veaux. J’écris entre deux et trois livres par an.

Vous “voyez” les scè­nes que vous écri­vez comme un met­teur en scène “voit” son film?

Oui, je suis un écri­vain ciné­ma­to­gra­phi­que. J’aime les appro­ches dif­fé­ren­tes, comme au cinéma, quand il y a des mou­ve­ments de caméra. J’adore chan­ger les points de vue, pas­ser de la pre­mière à la troi­sième per­sonne à pro­pos d’un même per­son­nage. Le livre qui sort en mai en Angle­terre est cen­tré sur un per­son­nage som­bre et cor­rompu qui se dro­gue. Un cha­pi­tre le met en scène à la troi­sième per­sonne puis, au cha­pi­tre sui­vant, c’est lui qui parle à la pre­mière per­sonne et évoque la même scène que la pré­cé­dente selon un autre point de vue.

En Angle­terre, je viens de publier une série de trois nou­vel­les publiées trois semai­nes d’affilée: Trois jours à Chi­cago. La pre­mière est l’histoire d’une femme dont la soeur a été étran­glée. On la suit au moment où elle se rend à la pri­son où l’assassin va être exé­cuté. La deu­xième nou­velle décrit le point de vue du détec­tive qui enquête sur la mort de la femme. Au début, vous croyez savoir ce qui s’est passé. Puis, vous vous ren­dez compte que vous ne déte­nez tou­jours pas la vérité. A la lec­ture de la troi­sième nou­velle, vous avez le point de vue du tueur, la veille de son exé­cu­tion. Enfin, vien­nent cinq der­niè­res pages à la troi­sième per­sonne: c’est la vic­time qui parle et expli­que tout. C’est comme le sque­lette d’un roman raconté à l’envers.

Pour­quoi vos vic­ti­mes sont-elles si sou­vent étranglées?

Parce qu’il n’y a rien de plus per­son­nel comme manière de tuer. Et la plu­part du temps, quand on étran­gle quelqu’un, c’est qu’on le con­naît bien. Et vous êtes obligé de regar­der la vic­time quand vous l’étranglez.

Et cet inté­rêt pour les tueurs en série, est-ce un pro­cédé littéraire ?

On peut ratio­na­li­ser le vol, le crime pas­sion­nel, l’enlèvement pour obte­nir une rançon, la cor­rup­tion… tout ce qui est fait par avi­dité. Mais c’est très dif­fi­cile de ratio­na­li­ser le com­por­te­ment d’un tueur en série car il ne tue ni pour l’argent, ni par désir de ven­geance mais pour trou­ver un plai­sir qui nous échappe. J’ai écrit un livre, non tra­duit, qui raconte l’histoire d’un copy­cat, un homme qui recrée des meur­tres de tueurs en série célè­bres. J’ai fait de lon­gues recher­ches sur le thème et je me suis rendu compte que nous avions beau­coup de mal à com­pren­dre ce type de tueur. Mais ce qui est pas­sion­nant, c’est de voir que lui aussi a beau­coup de mal à nous com­pren­dre. Il ne voit pas pour­quoi nous n’avons pas les mêmes envies que lui.

Et vous, vous pou­vez les comprendre ?

Oui. J’ai une cer­ti­tude sur l’être humain: je crois que l’homme est plus qu’un corps et un cer­veau. Il a une âme. Il y a une dif­fé­rence entre le cer­veau –qui est un organe– et l’âme qui con­tient tout ce que vous êtes pro­fon­dé­ment. Un humain, c’est bien plus que soixante-dix ans sur terre. Il a une histoire, un passé, des expé­rien­ces trau­ma­ti­san­tes dont cer­tai­nes ont des réper­cus­sions sur sa vie et celle des siens. Pre­nez un homme qui a com­battu pen­dant la guerre. Il sait au moment du com­bat que sa sur­vie dépend de lui, de sa défense. Mais quand la guerre est ter­mi­née, com­ment expli­quer le stress post-traumatique sinon par ce qu’il a vécu? Je ne peux pas croire que l’homme est un ani­mal. On peut avoir des jumeaux élevés de la même manière mais l’un devien­dra psy­cho­pa­the et l’autre méde­cin car, si l’environnement peut influen­cer la vie, l’identité de l’homme est uni­que. C’est ce que je veux croire. Je ne veux pas croire que ce que je vis, ce que je fais, ce que je suis, puisse dépen­dre uni­que­ment des trois kilos de steak tar­tare qui sont dans mon crâne.

Et la religion?

Je par­le­rais plu­tôt d’une phi­lo­so­phie que d’une reli­gion: c’est sim­ple, je crois que les hom­mes sont bons fon­da­men­ta­le­ment et majo­ri­tai­re­ment. Ils veu­lent sur­vi­vre, aider les autres, ne pas faire la guerre, ne pas tom­ber dans la cor­rup­tion. Mais s’ils dévient, font des cho­ses immo­ra­les, c’est pour sur­vi­vre dans des cir­con­stan­ces dif­fi­ci­les. Je crois en la vertu du tra­vail. Quand on arrive à la fin de sa vie, je suis sûr qu’on pense plus à ceux qu’on a aimés qu’à ceux qu’on a déte­stés. J’ai beau­coup lu sur ce sujet, des fon­da­teurs du boud­d­hi­sme à Kant, Scho­pe­n­hauer ou Freud, mais j’en déduis que per­sonne n’a le mono­pole des reli­gions ni des philosophies.

Mon fils a quinze ans, il vient me voir quand il a des pro­blè­mes et ma réponse est tou­jours la même: et toi, qu’est-ce que tu en pen­ses, qu’est-ce que tu ferais? Par­fois il se trompe, par­fois il a rai­son. Il a peu à peu appris par lui-même. C’est un ado comme les autres mais il saura pren­dre des déci­sions sans avoir peur des conséquences.

Mais vous, quand vous étiez ado­le­scent, vers qui vous tourniez-vous?

Je n’avais per­sonne. Je vivais très seul avec mon frère quand nous étions des ado­le­scents. Pen­dant un an ou deux, il y avait un ami de la famille, Bill, un poli­cier qui après la mort de ma mère s’est occupé de nous pen­dant les vacan­ces. C’était un dur qui tra­vail­lait dans une unité spé­ciale qui lut­tait con­tre le ter­ro­ri­sme. C’était l’époque où la ten­sion était très forte en Irlande du Nord. Quand j’ai eu treize ans, on a cessé de se voir. Pen­dant trente-deux ans. Puis, à la suite d’un repor­tage que j’ai fait en Géor­gie et qui a été publié dans un jour­nal anglais, j’ai reçu un mail de Bill. Il avait alors 70 ans, vivait tou­jours au même endroit avec la même femme. Et, mer­veil­leuse coïn­ci­dence, j’ai fait une séance de dédi­cace dans une biblio­thè­que à quel­ques kilo­mè­tres de chez Bill, il y a quel­ques mois. Bill et sa femme sont venus avec des pho­tos de ma mère. Des cli­chés que je n’avais jamais vus. On a parlé et je me suis rendu compte, trente ans plus tard, à quel point cet homme m’avait influencé par son atti­tude et son point de vue sur la vie. Et trois mois plus tard, il mou­rait d’un can­cer fou­droyant. J’ai d’ailleurs dédié mon livre Les Anges de New York à cet homme: Nor­man Bill Bowell. Il a eu le temps de me dire qu’il vou­lait nous adop­ter, mon frère et moi, mais qu’il n’en avait pas les moyens. Il m’a dit aussi que, pen­dant trente ans, il ne s’était pas passé un jour sans qu’il pense à nous et se demande ce qui nous était arrivé. Il était poli­cier, il savait que nous avions fait de la pri­son quand nous étions ado­le­scents, mon frère et moi, et il se deman­dait si nous étions tou­jours sur la mau­vaise pente. Il a été sou­lagé de savoir que nous nous en étions sor­tis. Juste avant de mou­rir, il a pu me voir avec ma femme et mon fils. Il est mort le lendemain.

Que savez-vous de votre mère?

Ma mère est morte d’une pneu­mo­nie fou­droyante à 28 ans. Ma grand-mère ne nous par­lait de rien ni de per­sonne. J’ai plus appris sur ma mère par des arti­cles de jour­naux car elle était comé­dienne et dan­seuse, sa car­rière démar­rait, elle jouait dans une série très popu­laire qui se pas­sait dans un hôpi­tal, à la fin des années 1960. Elle venait juste de signer son con­trat pour cette série, elle a tourné un épisode et elle est morte. Et quand j’ai renoué avec Bill, j’ai appris le nom de mon père mais je ne veux pas le ren­con­trer main­te­nant. Car s’il vou­lait nous retrou­ver, il pou­vait le faire. S’il ne s’est pas mani­fe­sté, c’est qu’il ne l’a pas sou­haité pen­dant ces qua­rante der­niè­res années.

C’est, com­ment dire, roma­ne­sque et poignant…

Et si je vous disais que j’ai tout inventé!

Je ne vous croi­rais pas.

Hélas, vous auriez raison.

*

Roger Jon Ellory

Né en 1965 à Bir­min­gham, en Angle­terre, marié depuis vingt-deux ans et père d’un garçon, Roger Jon Ellory a tra­vaillé long­temps dans le domaine asso­cia­tif tout en écri­vant 22 romans, tous refu­sés. Décou­ragé, il se tourne vers la musi­que, la pho­to­gra­phie puis, huit ans plus tard, revient à ses pre­miè­res amours: le polar. En 2003, il publie son pre­mier roman en Angle­terre. En France, Seul le silence paraît en 2008. Un remar­qua­ble thril­ler où un jeune écri­vain tente, des années durant, de décou­vrir qui est l’auteur d’une série de meur­tres de fil­let­tes. A par­tir de ce livre, qui obtient tout de suite un suc­cès con­sé­quent (47 000 exem­plai­res en grand for­mat puis 220 000 en poche), les Fra­nçais le retrou­vent cha­que année avec, en 2009, Ven­detta (vendu à 52 000 exem­plai­res en grand for­mat) qui évoque la mafia. Puis, Les Ano­ny­mes en 2010 (69 000 exem­plai­res en grand for­mat) où il con­ti­nue de mêler les gen­res en évoquant les mystè­res de la CIA mais aussi les agis­se­ments d’un tueur en série. Les Anges de New York est son qua­trième roman tra­duit en fra­nçais. Sorti voici quel­ques semai­nes, il dépasse déjà les 50 000 exem­plai­res ven­dus et une réim­pres­sion est en cours. Il a publié neuf romans en Angleterre.

Paral­lè­le­ment, R.J. Ellory revient vers la musi­que en sor­tant un CD dont il a écrit les chan­sons. Il y joue égale­ment de la gui­tare et chante avec ses deux com­pè­res des Whi­skey Poets. On notera une reprise de Rory Gal­la­gher sur ce disque très “pub rock” qui s’intitule The Moon­rise (chez Bughouse Music).

Tous ses livres sont publiés chez Sonatine.

 

 




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     luglio 6, 2012 Pubblicato in Autori, Interviste -       Leggi Tutto
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